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26/01/2012

Président du jury du 39ème festival d'Angoulême, l'auteur de Maus publie MetaMaus, un ouvrage foisonnant qui revient sur le processus de création de l'une des œuvres majeures du XXème siècle, seule bande dessinée à avoir obtenu le prix Pulitzer en 1992.
Comment se remet-on d'un succès aussi écrasant que Maus ? Comment Art Spiegelman a-t-il pu dépasser une œuvre tellement forte que l'on n'a de cesse de l'y ramener depuis vingt-cinq ans, à longueur d'interviews qui ressassent les mêmes questions ?
Art Spiegelman, les affronte depuis la parution de cette bande dessinée d'exception, témoignage bouleversant sur la Shoah, récit conjugué de la vie de ses parents pendant la Seconde guerre mondiale et de sa relation difficile avec son père, Vladek, dont les souvenirs ont servi de matériau à Maus. Depuis la publication du premier tome, en 1986, l'auteur a passé une bonne partie de son temps à s'expliquer sur ses choix et ses motivations, en répondant à ces trois questions fondamentales : « Pourquoi l'holocauste ? »,« Pourquoi avoir choisi des souris pour représenter les juifs ? » et « Pourquoi avoir choisi la bande dessinée pour raconter cette histoire ?»… « Je ne veux pas devenir le Elie Wiesel de la BD », dit Spiegelman dans le documentaire Traits de mémoire, tout en reconnaissant avec un humour ravageur : « À force, je suis devenu meilleur en interview qu'en dessin. »
Détour par les tours mortes
Durant ces 25 ans, Spiegelman n'a pas rien fait. Il a réalisé des illustrations pour la couverture du prestigieux New Yorker – magazine dont sa femme, Françoise Mouly, est directrice artistique. Celle représentant un juif hassidique embrassant une noire pour la Saint Valentin ou celle des tours noires se découpant de façon à peine perceptible sur un ciel noir pour évoquer le 11 septembre 2001 sont parmi les plus célèbres. L'attaque terroriste contre le World Trade Center inspire d'ailleurs à ce New Yorkais viscéral , à la fois récit halluciné de son expérience du 11 septembre et hommage à la BD américaine qui a nourri son enfance. Il réédite aussi Breakdowns, ouvrage de jeunesse à la tonalité et au style très underground, marqué notamment par l'influence de Robert Crumb. Le Français Jean-Pierre Dionnet, scénariste, encyclopédie vivante de la BD et ami de longue date de Spiegelman : « Art et moi, on a grandi avec les comic book, ceux faits par des fous aux histoires sans queue ni tête et au dessin presque pathologique. On était aussi très intéressé par les mouvements graphico-culturels, tels les Futuristes russes et italiens. » Cette montagne de culture accouchera d'une souris.
Archéologie familiale
« Cette souris me poursuit où que j'aille », confie le dessinateur, toujours dans le documentaire Traits de mémoire. Plutôt que de tenter en vain de la semer, Spiegelman a décidé de lui faire face en publiant MetaMaus. Le livre « définitif » sur Maus, une impressionnante somme de trois cents pages qui plonge le lecteur au cœur de son processus d'élaboration en mêlant entretiens et documents d'archives aussi passionnants qu'inédits. MetaMaus n'est pas né d'aujourd'hui. Voilà une bonne dizaine d'années que Spiegelman tournait autour de ce projet, partagé entre le désir de mettre au jour les fondements de Maus et une réticence compréhensible à se replonger dans une histoire aussi douloureuse. Et puis, un jour de janvier 2011, Art Spiegelman apprend qu'il vient d'obtenir le Grand Prix de la ville d'Angoulême. Cette bonne nouvelle a fait office de déclic : il a pris son téléphone pour appeler Patrice Hoffmann, directeur éditorial chez Flammarion, l'éditeur français de Maus, et lui annoncer qu'il était enfin prêt à se lancer dans MetaMaus. Celui-ci s'attendait à une sorte de « making of » de Maus, qui se contenterait de raconter la genèse du livre. « MetaMaus est bien plus que cela. C'est un livre ambitieux qui relève de l'archéologie familiale et qui fait penser aux Disparus, de Daniel Mendelsohn. On assiste à la quête menée par Spiegelman. Ce livre est une lecture en soi, pas seulement un making of », explique Patrice Hoffmann.
La BD sort du ghetto
Publié à l'origine dans la revue Raw, créée par Spiegelman, Maus a d'abord été rejeté par de nombreux éditeurs – MetaMaus donne d'ailleurs à lire quelques-unes de leurs lettres de refus. « Mais quand Maus sort enfin, le livre est remarqué par la presse « légitime », rappelle Jean-Pierre Dionnet. Il est chroniqué dans la rubrique littérature et non bande dessinée. Cela va tout changer. » Pour échapper au ghetto de la BD, l'éditeur américain est déterminé à vendre les droits étrangers de ce que l'on n'appelle pas encore un roman graphique à une maison de littérature. En France, Flammarion peut compter sur Elisabeth Gille, directrice littéraire de talent et fille d'Irène Némirowsky, romancière juive déportée et morte à Auschwitz. « Elisabeth Gille était quelqu'un de brillant (elle est décédée en 1996, ndlr), se souvient Dionnet. Elle a fait un travail titanesque sur l'adaptation française de Maus.
Task force
Réalisé dans des délais très courts, MetaMaus a bénéficié de la mise en place d'une sorte de « task force » chez Flammarion, sous forme d'une petite équipe éditoriale entièrement dédiée au projet. Le livre est traduit par Nicolas Richard, qui a abandonné ses autres chantiers en cours pour s'y consacrer entièrement et qui a dû surmonter quelques obstacles, comme la restitution fidèle des fautes et de la syntaxe parfois approximative de Vladek, le père de Spiegelman.
MetaMaus doit surtout beaucoup à Hillary Chute, une journaliste américaine qui a « accouché » Spiegelman et l'a fait parler depuis 2006, à travers une suite d'entretiens qui constituent la chair du livre. « Il faut la remercier car elle a su "appuyer sur le bouton" pour donner à Spiegelman le courage de se replonger dans sa documentation », insiste Patrice Hoffmann.
Depuis sa parution, Maus s'est vendu à plusieurs millions d'exemplaires dans le monde (dont quelque 400 000 en France), a obtenu en 1992 le prestigieux prix Pulitzer, a été traduit en une trentaine de langues et est désormais considéré comme l'un des chefs-d'œuvre de la littérature mondiale. MetaMaus nous invite à relire Maus avec un œil neuf, pour mieux en apprécier toute la richesse et toute la dimension universelle. Et permet à Spiegelman, peut-être, d'apprivoiser cette souris qui a fait sa gloire et son désespoir.
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