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02/02/2012

Pour ses 20 ans de carrière, Dominique A ressort sa discographie complète agrémentée d'inédits et de versions originales. L'occasion de revenir avec lui sur son parcours, incontestablement l'un des plus singuliers et flamboyants de la chanson française.
« Si seulement nous avions le courage des oiseaux qui chantent dans le vent glacé…». Voix asexuée et haut perchée sur fond de synthétiseur bon marché : on se rappelle parfaitement notre sidération la première fois que l'on a entendu la chanson «Le courage des oiseaux», véritable ovni musical comme il en tombe rarement dans le jardinet de la pop française et qui allait aussitôt propulser son auteur chef de file du mouvement «minimaliste» où figurent aussi à l'époque Katerine, Sylvain Vanot et bientôt Miossec. Vingt ans et huit albums plus tard, Dominique A est toujours là et bien là, devenant pour beaucoup une source d'inspiration majeure et un modèle éthique, mais ne parvenant jamais à toucher vraiment le grand public. C'est le paradoxe Dominique A, à la fois artiste reconnu et méconnu, chanteur établi mais pourtant figurant il y a encore deux ans parmi les finalistes du prix Constantin, censé récompenser un jeune talent : «C'est flatteur d'être considéré comme un jeune artiste à 43 ans », s'en amuse-t-il lors de notre rencontre.
Vous fêtez vos 20 ans de carrière. Vous êtes aujourd'hui un artiste reconnu, souvent cité d'ailleurs comme une influence. Pourtant, le grand public vous connaît peu. Pourquoi, selon vous ?
C'est toujours une histoire d'image. Cela prend peut-être plus de temps pour moi. D'un autre côté, je n'ai jamais été conciliant, je n'ai jamais envoyé de signaux en direction des gros médias. J'aime assez l'idée du tirage limité et d'être bien écouté. Je me suis crée une place à la marge.
On a le sentiment que le succès vous terrifie, que vous avez toujours tenté d'y échapper, en quelque sorte ?
Il y a du vrai. J'ai 43 ans, il serait temps que je me débride et que j'aille vers les autres en gardant toujours la même exigence. Pourquoi refuserais-je à mes chansons de toucher plus de gens alors qu'elles peuvent plaire à davantage de monde ? Aujourd'hui, je remarque, notamment en province, que mon public ne vient plus forcément du rock « indé ». Je commence à m'ouvrir davantage. Sur scène, par exemple, j'ai changé ma façon de me comporter. J'ouvre les yeux alors que j'ai longtemps chanté en les fermant. L'amour que les gens vous renvoient peut faire peur. J'ai connu trop d'artistes dans mon entourage que le succès avait détruit. Être très connu ne rend pas nécessairement heureux, la vie n'est pas plus agréable. La surexposition vous bouffe trop d'énergie. Je ne pourrais pas la gérer.
Certains sont bâtis pour devenir des stars. Pas vous, donc ?
Cela ne me traumatise pas plus que ça de n'être pas grand public. Je ne dis pas comme certains que l'on fait un métier de pute mais on se vend quand même. On est censé être toujours sympathique et de bonne humeur. Il y a deux solutions : soit vous assumez le fait de repousser les gens et leur dire même parfois d'aller se faire foutre mais vous risquez de vous exclure du système, soit vous endosser ce rôle en essayant de prendre du plaisir. Sauf que moi, j'ai du mal avec ça. Dans mon rapport à la musique, tout devient trop grave. Je ne suis pas le meilleur vendeur de mes chansons et de ma personne.
En 1991, lorsque vous envoyez l'album «La Fossette» à quelques personnes, qu'attendez-vous en retour exactement ?
Qu'un journaliste se manifeste et me dise que ce que je fais est bien. Ou en tout cas, que l'on me donne l'assurance que je ne me plante pas et que je prends bien la bonne direction. Arnaud Viviant, critique à Libération à l'époque, est le premier à parler de moi. Le 4 janvier 1992 -je m'en souviens comme si c'était hier-, je suis dans ma chambre et j'entends la chanson « Le courage des oiseaux» dans l'émission de Bernard Lenoir sur France Inter. La réaction des auditeurs, enthousiastes ou outrés, sur le minitel est telle que Lenoir me consacre 1h30 d'émission. C'était incroyable, presque trop d'un coup. La claque dans la gueule ! Je n'avais que 23 ans, j'habitais encore chez mes parents, à Nantes. Cela faisait quelques temps que je m'évertuais à diffuser mes chansons, sans grand succès. Je dupliquais des cassettes que je vendais à des concerts auxquels assistaient principalement des étudiants des Beaux arts.
Quel genre de garçon étiez-vous à l'époque ?
Plutôt discret et calme. J'étais un bon compagnon de soirée et assez extraverti quand j'avais un coup dans le nez. J'avais passé un bac littéraire option chômage. Je glandais donc à la maison et faisais le pique assiette aux vernissages. J'étais aussi pion dans un lycée car il fallait bien bouffer. Sinon, le reste du temps, je le passais chez un disquaire à débusquer les dernières pépites pop : j'aimais les 45 tours du label Sarah Records, le Velvet Underground, Murat, Nick Drake, Morrissey, Polyphonic Size.
En 1995, vous sortez « la mémoire neuve » qui va être disque d'or. Nommé aux Victoires, vous avez la possibilité de toucher un large public. Pourtant, au cours de cette soirée, vous vous faites remarqué en remaniant les paroles du «Twenty two bar», un tube devenu trop lourd à porter, où vous apostrophez le public et les gens du métier. Un suicide commercial ?
Quand tu regardes la liste des nommés, tu comprends mon angoisse. Le mec le plus proche de moi, ça devait être Menélik. Au départ je ne voulais pas m'y rendre. J'y vais donc de ma diatribe. J'avais besoin de ruer dans les brancards, de durcir le ton. Mon attitude reflétait ma vie qui devenait chaotique. C'est aussi un signe fort que je souhaitais envoyer à ma maison de disques de l'époque, Virgin. Une manière de lui dire d'arrêter toute la promo avec ce disque. Il fallait passer à autre chose, d'où « Remué », un album plus difficile d'écoute, sorti 1999. Mon attitude a ruiné une grande partie du travail. Je me suis certes coupé du grand public mais si je n'avais pas tapé du poing, je ne serais plus là aujourd'hui. J'ai réussi à garder ma ligne de conduite et je n'avais pas besoin de gagner plus d'argent.
Ce genre d'attitude a contribué à vous donner une image de chanteur dépressif, austère et snobinard.
Les dépressifs, ce sont plutôt des mecs comme Christophe Maé ou Pascal Obispo qui tirent les gens vers le bas avec leurs chansons laides et déprimantes. Cela me dépasse en terme esthétique. Maintenant, on est responsable des casseroles que l'on trimballe même si je me sens en phase avec ce que je fais. Je me fous de ce que les gens pensent de moi. Je ne vais pas non plus raconter des blagues de cul pour montrer que je suis un comique.
Le terme «mélancolique» vous convient mieux ?
Le bonheur n'a aucune lignée contrairement à la tristesse. Je pense avoir hérité de la mélancolie de mes parents. Pourtant, je n'ai pas eu une enfance malheureuse, je ne ressens pas de traumatismes liés à des événements particuliers. J'utilise juste ce sentiment pour le sublimer et le transcender dans mes chansons. Mais mes chansons ne me servent pas de thérapie. Ce n'est pas douloureux. C'est même plutôt jubilatoire.
La chanson française a-t-elle encore un avenir ?
Chanter en français est devenu un vrai combat aujourd'hui. Avec Sylvain Vannot, Katerine ou Miossec, nous avons tenté de réhabiliter notre langue dans le rock et de déblayer le terrain. Mais cela semble n'avoir servi à rien. Désormais, tous les groupes chantent en anglais et tentent de s'inscrire dans un mouvement mondialisé. J'en prends acte. Seule Camille arrive avec du neuf. Moi, je n'ai pas à proposer des choses différentes. Je suis dans la continuité de ce je produis depuis 20 ans.
Jamais envie d'arrêter ?
Tout le temps même. Et encore, depuis deux ans, je ne me dis pas toutes les semaines : « Allez, cette fois ci, j'arrête.»
Qu'est ce qui faisait que vous vouliez tout bazarder ?
Un jour, on n'a plus de jus. Le lendemain, on n'y arrive pas. La semaine suivante, on trouve que ce que l'on a écrit est naze.
La postérité vous intéresse-t-elle ?
Bien sûr. Pas pour mon ego qui, dans l'ensemble, est plutôt satisfait mais davantage pour mes chansons. Je les trouve bien meilleures que la plupart des autres chansons que j'entends. J'espère que les gens les (ré)écouteront et les découvriront même quand je ne serais plus là.
Un destin à la Serge Gainsbourg, devenu culte chez les anglo-saxons après sa mort, vous fait fantasmer ?
Je tourne dans de belles salles en Espagne, j'ai joué à Londres où des anglais sont même venus me dire à la fin du concert qu'ils n'avaient jamais entendu un truc pareil, j'ai eu une bonne cote aussi au Japon mais j'ai fait le con à une soirée, donc, je suis grillé pour le moment. Le seul obstacle, c'est le précepte qui veut que l'on ne peut pas réussir à l'étranger quand on chante en Français. C'est faux. Qui sait, peut-être qu'un jour, un groupe anglo-saxon à la mode entendra mes chansons et voudra les reprendre…
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